Chaque fois qu'un appareil croise le niveau de vol 300 en direction de l'Atlantique Nord, les membres d'équipage s'exposent à un flux de rayonnements cosmiques plusieurs dizaines de fois supérieur à celui mesuré au sol. Ce phénomène est connu depuis des décennies — mais la question de sa gestion formelle reste, aujourd'hui encore, largement ouverte.
Rayonnements cosmiques en vol : un risque professionnel sous-estimé
Les rayonnements cosmiques galactiques et solaires traversent l'atmosphère avec une intensité croissante en altitude. À 12 000 mètres, la protection naturelle de l'atmosphère est considérablement réduite, et les équipages qui enchaînent les rotations longue distance accumulent des doses qui peuvent dépasser celles de nombreux travailleurs du nucléaire civil.
L'ICAO reconnaît ce risque depuis les années 1990 et fixe des recommandations d'exposition maximale, reprises par les autorités nationales à des degrés variables. En Europe, la directive 96/29/Euratom constitue le socle juridique qui a conduit plusieurs États membres — dont la France — à intégrer les équipages dans la catégorie des travailleurs exposés aux rayonnements ionisants.
Le problème n'est donc pas l'absence de cadre théorique. C'est l'hétérogénéité de son application sur le terrain, et le manque de suivi individualisé des doses cumulées sur l'ensemble d'une carrière.
Le rapport des National Academies : un signal fort depuis les États-Unis
Publié en 2025, le rapport des National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine adresse directement la FAA sur ce sujet. Commandé dans le cadre du FAA Reauthorization Act de 2024, il conclut que les outils scientifiques et les modèles de calcul de dose disponibles sont aujourd'hui suffisamment fiables pour passer à une phase de surveillance formelle et obligatoire.
Jonathan Samet, président du comité ayant rédigé ce rapport, formule un constat sans ambiguïté : l'exposition aux rayonnements est une composante inévitable du métier de navigant, et la priorité accordée à la santé des équipages doit être substantiellement renforcée. Le rapport recommande notamment que les compagnies aériennes américaines soient tenues d'établir des programmes de radioprotection internes, incluant la surveillance des doses, la formation des personnels et des aménagements de planning pour les navigants souhaitant limiter leur exposition.
Parmi les outils cités, le modèle CARI (développé par la FAA) permet déjà d'estimer la dose reçue sur un vol donné en fonction de la route, de l'altitude et de l'activité solaire. Le rapport plaide pour une interface web accessible et centralisée, couplée à un registre national de suivi des doses cumulées par individu.
La situation en France : un cadre réglementaire existant, une mise en œuvre perfectible
En France, c'est la DGAC qui assure la transposition des exigences européennes en matière de radioprotection des navigants. Le code du travail et le code de la santé publique imposent aux compagnies aériennes d'évaluer l'exposition de leurs équipages et d'en informer les personnels concernés. Les navigants sont officiellement classés comme travailleurs exposés à des sources naturelles de rayonnements renforcés — catégorie désignée sous l'acronyme NORM (Naturally Occurring Radioactive Material).
Concrètement, les compagnies françaises opérant des vols long-courriers utilisent des outils de calcul de dose pour évaluer les expositions sur leurs réseaux. Toutefois, comme aux États-Unis, la traçabilité individuelle sur l'ensemble d'une carrière reste une zone grise. Un pilote ou un PNC ayant changé plusieurs fois de compagnie ne dispose pas nécessairement d'un dossier consolidé de son exposition cumulée.
Les femmes enceintes bénéficient d'une protection spécifique : dès déclaration de grossesse, des aménagements de service sont prévus pour limiter l'exposition du fœtus à 1 mSv sur la durée de la grossesse, conformément aux recommandations de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR).
Vers des normes ICAO renforcées : ce qui pourrait changer d'ici 2026
L'ICAO travaille à une révision de ses standards en matière de radioprotection des équipages, dans la perspective d'une mise à jour de l'Annexe 6 et des documents associés. L'objectif est d'harmoniser les pratiques entre États membres et de rapprocher les exigences des recommandations de la CIPR, notamment en ce qui concerne la limite annuelle effective de dose fixée à 20 mSv en moyenne sur cinq ans.
Les évolutions attendues portent sur trois axes principaux : l'obligation de suivi dosimétrique individuel, le renforcement de l'information délivrée aux équipages sur leurs expositions réelles, et la prise en compte des événements solaires majeurs — ces éruptions qui peuvent multiplier par dix le flux de particules reçu en altitude sur les routes polaires en quelques heures.
Pour les opérateurs français, une harmonisation par le haut du standard ICAO se traduirait vraisemblablement par une mise à jour des exigences EASA, elle-même répercutée sur la réglementation nationale via le règlement Part-MED et les règles d'exploitation OPS.
Ce que les navigants doivent retenir aujourd'hui
Le cadre réglementaire existe, mais il ne se substitue pas à une démarche personnelle d'information. Tout navigant peut consulter des outils de calcul de dose en ligne — le SievertCalc de l'IRSN ou l'outil CARI de la FAA — pour estimer son exposition sur ses rotations habituelles.
La question des routes polaires mérite une attention particulière. Un aller-retour Paris — Tokyo par le pôle Nord représente une dose environ deux à trois fois supérieure à la même liaison effectuée par une route équatoriale. Pour un navigant long-courrier réalisant une centaine de cycles annuels, ces écarts sont loin d'être négligeables sur la durée d'une carrière.
Le rapport des National Academies ne s'adresse pas directement à la réglementation européenne, mais il constitue un signal que les autorités et les organisations professionnelles de navigants ne peuvent ignorer. La prochaine révision des standards ICAO sera, sur ce sujet, un moment décisif pour l'ensemble de l'aviation civile internationale.